GEJ10 Une critique matérialiste du juge romain

Publié le par estaran



GEJ10 C169

Une critique matérialiste du juge romain à propos de l'évolution humaine


1. Je dis : « J'en ai déjà converti beaucoup qui pensaient comme toi, car ils Me sont bien plus chers que ceux qui ont de fausses croyances et Je n'aurai donc pas de peine à te mettre sur la bonne voie. Mais voici que les poissons arrivent ! Après le repas, Je parlerai encore avec toi. »

2. Et, comme Je venais de dire cela au juge romain, on apportait dans de grands plats en marbre les poissons fort bien apprêtés, ainsi que tous les ustensiles nécessaires à cet excellent repas. Chacun de nous prit un poisson sur son assiette et le mangea rapidement, car ils étaient préparés à la manière juive, et l'on n'aurait donc pas à se soucier d'en ôter les arêtes.

3. Le juge trouva le poisson si bon qu'il s'en servit un autre, et, quand il l'eut mangé aussi, il déclara : «Grand Seigneur et Maître, il y a tout de même dans la vie une chose agréable que la mort, bien sûr, ne peut offrir ; et cette chose agréable, c'est que l'on a parfois le bonheur, d'abord de se trouver au milieu de bons et sages amis, ensuite de pouvoir manger de bon appétit un mets savoureux, et de boire là-dessus une coupe d'excellent vin.

4. Ah, dans ces conditions, l'homme aimerait certes mieux vivre éternellement que de se laisser étouffer, au terme d'une brève existence, par une mort toujours misérable et douloureuse ; à cet égard, je n'ai jamais pu m'accorder avec la nature, dont les forces œuvrent toujours identiquement.

5. Puisque enfin l'homme doit mourir, il pourrait au moins mourir d'une manière agréable qui transporterait tout son être avec douceur ; mais non, pour prix d'une brève existence souvent remplie de chagrin, il faut encore qu'il soit impitoyablement tourmenté, jusqu'à ce qu'enfin quelque Destin tout-puissant lui accorde la grâce suprême de cesser d'être à jamais.

6. En vérité, cette disposition, dans une nature par ailleurs si merveilleuse, est une chose que tout homme qui pense honnêtement ne peut que considérer comme des plus fâcheuse, méprisable et blâmable, même lorsque, par une superstition bien préservée, il croit encore dans sa chair que sa pauvre âme survivra éternellement ; il préférerait assurément prendre congé de ce monde affligeant plus agréablement que ce n'est d'ordinaire le cas ! »

7. Je lui dis : «Ainsi, tu critiques sévèrement la Création et n'es pas satisfait de la façon dont la vie est organisée sur cette terre ! Qu'y a-t-il donc qui te déplaise encore, outre ce que tu viens déjà de critiquer ? »

8. Le juge romain : «Mais, grand Seigneur et Maître, si je voulais critiquer tout ce qui me paraît à bon droit impossible à défendre dans la façon dont ce monde est fait, j'en aurais pour toute une année à parler ! Mais, étant ami de la justice, je m'exprimerai brièvement et ne dirai que l'essentiel ; pour le reste, on l'imaginera sans peine.

9. Considérons d'abord la misérable naissance de l'homme, qui est pourtant en quelque sorte le couronnement des facultés créatrices de la nature : pourquoi ne vient-il pas au monde au moins à égalité avec les animaux, et surtout les oiseaux, qui ont déjà le plein usage de leurs forces vitales peu de jours après leur venue en ce monde naturel, et en jouissent presque jusqu'à la fin ?

10. Mais non, il faut que l'homme naisse plus misérable que tous les animaux, nu, sans force et aussi impuissant qu'une pierre du chemin !

11. Si ses parents n'étaient pas forcés, par une sorte d'amour instinctif, à prendre soin de ce nouvel habitant du monde jusqu'à ce qu'il ait la chance de devenir à peu près humain, aucun homme ne resterait en vie plus de deux jours après sa naissance.

12. Je veux bien admettre que les parents d'un enfant nouveau-né doivent s'en occuper pendant une, deux, voire trois années ; mais qu'il faille souvent plus de douze ans de soins attentifs, parfois même plus de vingt, pour qu'un enfant puisse enfin subvenir à ses propres besoins terrestres, c'est vraiment trop long et trop stupide, et cela ne fait guère honneur, bien au contraire, à la capacité créatrice des forces de la nature.

13. Si elle n'était pas capable de permettre à l'homme de meilleurs débuts, elle aurait mieux fait de s'abstenir à jamais de le faire paraître ; car cela ne lui vaut guère d'éloges de la part des hommes instruits. Mais je ne voudrais pas critiquer trop fort ce mauvais tour de la nature créatrice.

14. Si la nature a voulu à tout prix mettre sur cette terre, en la personne de l'homme, un être pensant et conscient de lui-même, à seule fin que cet être connaisse son Créateur, Le loue et Lui rende gloire, elle, la nature, ou bien ce Créateur, aurait pu doter l'être humain d'une constitution qui lui permit de mener sa pensée au moins aussi loin que j'ai mené la mienne ; après quoi, ayant atteint une fermeté indestructible, il aurait pu poursuivre son existence dans la sagesse, la force et la santé, de même que la Terre, comme la Lune, le Soleil et les autres astres, poursuit son existence sans grands changements dans ses éléments essentiels.

15. Mais non : l'homme atteint sans doute, au bout de trente ans ou au plus quarante, un état de cette sorte - du moins lorsque ses forces vitales le lui permettent, ce qui n'arrive que rarement, puisque, par bonheur, une bonne partie des hommes retournent dès l'enfance là d'où ils sont venus. Mais à peine est-il parvenu au sommet de sa vie que cet homme devenu fort en toute chose commence bientôt à dépérir peu ou prou, et, même s'il a la chance d'atteindre l'âge de soixante-dix, quatre-vingts, voire quatre-vingt-dix ans, il n'est pas à envier pour autant ; car un tel âge n'est plus la vie, mais seulement une maladie toujours plus compliquée qui le pousse peu à peu, comme tous les autres hommes, vers la mort et le néant.

16. Pourquoi cela ? Comment une sage force créatrice peut-elle trouver bon, juste et utile ce que n'importe quelle raison humaine tant soit peu lucide ne peut que rejeter comme contraire au bon sens, et condamner comme mauvais, cruel et contraire au droit ?

17. Cher grand Seigneur et Maître, c'est là la raison essentielle qui me faisait déclarer également méprisables et absurdes tous les motifs que la nature a de créer et de produire, et je dois bien finalement louer les hommes qui se sont laissé entraîner dans la plus noire superstition, parce qu'ils y trouvent une heureuse compensation à tous les maux cruels qu'ils doivent supporter en ce monde.

18. Pourtant, même cette félicité qui est censée nous attendre après notre mort physique nous est présentée avec des exigences si contraignantes et si trompeuses qu'un honnête homme s'y perd à chercher le moyen de l'atteindre, parce qu'il voit comme une route très large les chances d'échouer, et celles de réussir comme un sentier étroit, raide et semé d'épines, si bien que, pour finir, on préfère ne pas être sauvé plutôt que de devoir supporter toute sa vie une lente ascension semée de tous les tourments et les supplices possibles.

19. A présent que j'ai fini de parler en vrai Romain et en juge, aie la bonté, Seigneur et Maître, de me dire quelque chose de mieux que ce que j'ai pu Te dire moi-même ! »

Commenter cet article